Des corps qui fabriquent…

Par Mathieu Bonnet, le 20 oct. 2017.

The O/A, série américaine récente (diffusée sur NETFLIX début 2017), brasse pèle mêle des thématiques new-âge (vie après la mort, résurrection) avec des enjeux contemporains (déclin de l’autorité parentale, conduites à risques des adolescents et montée de la violence).

Il y a quelque chose de fascinant dans la façon dont les corps sont mis en scène dans cette série. Quelque chose d’inédit aussi.

L’héroïne, nommée Prairie, s’est trouvée confrontée à une situation traumatique : elle a été enlevée et séquestrée durant de longues années, en compagnie d’autres individus. Tous ont été enfermés dans une cave, leurs cellules accolées et construites en verre leur permettant tout de même de se voir et de communiquer.

Lorsqu’elle revient dans sa ville d’origine après ces longues années d’absence, la jeune-femme entreprend de raconter cette période sombre : elle explique notamment qu’avec ses compagnons de détention, sur lesquels un scientifique mal intentionné effectuait des expériences de mort-imminente, ils ont inventé une solution pour s’évader. Ils ont eu pour cela recours à une mise en mouvement des corps inspirée de la danse contemporaine. Il ne s’agit pas ici de dévoiler entièrement l’intrigue mais de dire simplement qu’une chorégraphie est née de leurs essais et erreurs.

Ce récit, qui se veut cathartique pour Prairie, est transmis par elle à un groupe d’adolescents et une de leurs professeures sous forme de rendez-vous quotidiens, le soir venu. Prairie raconte son histoire et il est remarquable que le fil narratif déployé par la série maintienne jusqu’au bout l’ambiguïté sur ce qu’elle dit avoir vécu : l’a-t-elle réellement vécu ou s’agit-il d’une reconstruction imaginaire qui viendrait contenir pour elle le traumatisme ? Prairie entreprend de transmettre au groupe d’adolescents, dans un but plus ou moins fantaisiste, la chorégraphie qu’elle dit avoir inventée en détention.

Ce qui va leur être diablement utile. En effet, dans un final inattendu, face à la violence aveugle d’un tireur maniant les armes à feu qui débarque dans la cantine de leur lycée et entreprend de tuer tout le monde (violence si souvent présente dans les lycées américains et si souvent représentée, dans Elephant de Gus Van Sant par exemple) la chorégraphie de ces corps en mouvement va faire rempart, le groupe s’unifiant dans la danse au lieu de se cacher ou de fuir. Cette chorégraphie spéciale, transmise par Prairie, devient une forme de langage articulé contre le hors-sens mortifère. Devant cette réaction inattendue, incongrue, presque absurde du groupe, le tireur reste immobile de stupeur. Il sera alors être mis hors d’état de nuire par un autre protagoniste qui profitera de cet effet de surprise.

Cette invention qui parvient à border une jouissance mortifère, m’a évoqué ce que nous tentons de fabriquer à Paradoxes, c’est-à-dire produire de l’articulation là où tout semble perdu, enkysté, impossible. Il s’agit ici de remettre en mouvement, de créer avec et pour les jeunes accueillis, de les aider à se fabriquer une solution qui leur permette de s’orienter.