« Pour introduire la discussion sur le suicide », de Sigmund Freud (1910)

 

Freud in Résultats, idées, problèmes I, Paris, PUF 1984, pp 131-132

 

« Pour introduire la discussion sur le suicide »

Discussion à l’Association psychanalytique de Vienne en 1910, extrait.

 

« Messieurs ! Vous avez tous entendu avec une grande satisfaction le plaidoyer du pédagogue qui ne veut pas laisser peser une accusation injustifiée sur ‘institution qui lui est chère. Je sais bien pourtant que vous n’étiez pas, de toutes façons, enclins à ajouter foi à la légère, à l’inculpation selon laquelle l’école pousserait ses écoliers au suicide. Ne nous laissons toutefois pas entraîner trop loin par notre sympathie pour la partie envers laquelle on a ici été injuste. Les arguments de Monsieur l’orateur précédent ne m’apparaissent pas tous pertinents. Si les suicides de jeunesse ne concernent pas seulement les lycéens mais également les apprentis, entre autres, cette circonstance en soi n’innocente pas le lycée ; peut-être exige-t-elle l’interprétation selon laquelle le lycée sert à ses ressortissants de substitut aux traumatismes que d’autres adolescents rencontrent dans d’autres conditions de vie. Mais le lycée doit faire plus que de ne pas pousser les jeunes gens au suicide. ; il doit leur procurer l’envie de vivre et leur offrir soutien et point d’appui à une époque de leur vie où ils sont contraints, par les conditions de leur développement, de distendre la relation à la maison parentale et à leur famille. Il me semble incontestable qu’il ne le fait pas, et qu’en bien des points il reste en deçà de sa tâche : offrir un substitut de la famille et éveiller l’intérêt pour la vie à l’extérieur, dans le monde. Ce n’est pas ici l lieu d’une critique du lycée dans son organisation actuelle. Peut-être sera-t-il permis de dégager cependant un seul facteur. L’école ne doit jamais oublier qu’elle a affaire à des individus encore immatures, auxquels ne peut être dénié le droit de s’attarder dans certains stades, même fâcheux, du développement. Elle ne doit pas revendiquer pour son compte l’inexorabilité de la vie, elle ne doit pas vouloir être plus qu’un jeu de vie. »