« Sur la psychologie du lycéen », de Sigmund Freud (1914)

« Sur la psychologie du lycéen » pp. 227-231

Conférence prononcée en 1914 lors du 50e anniversaire du lycée de Vienne où Freud fut élève de 1865 à 1873. Extraits.

 

« Lorsque la barbe déjà grise et chargé de tous les fardeaux d’un existence de citoyen, l’on allait de par les rues de sa vile natale, on rencontrait à l’improviste, tel ou tel de ces messieurs d’un certain âge, bien conservés, que l’on saluait presque humblement parce qu’on avait reconnu en lui l’un de ses professeurs du lycée. […] Est-il possible que ces hommes qui jadis représentaient pour nous les adultes eussent si peu d’année d’avance sur nous ?

le présent était alors comme obscurci et nos vies de dix à dix-huit ans surgissaient des recoins de la mémoire avec leurs pressentiments et leurs errements, leurs transformations douloureuses et leurs succès bienfaisants, nos premiers regards sur un monde culturel disparu […] et je crois e souvenir que toute cette période était parcourue par le pressentiment d’une tâche, qui ne s’ébauchait d’abord qu’à voix basse jusqu’à ce que je puisse dans ma dissertation de fin d’études la vêtir de paroles sonores. […] En tant que psychanalyste, il me faut m’intéresser davantage aux processus affectifs qu’aux processus intellectuels, davantage à la vie psychique inconsciente qu’à la vie psychique consciente. Mon saisissement lors de ma rencontre de mon ancien professeur de lycée m’exhorte à faire une première confession : je en sais ce qu nous sollicita le plus fortement et fut pour nous le plus important, l’intérêt porté aux sciences qu’on nous enseignait ou celui que nous portions aux personnalités de nos maîtres. En tous cas chez tous un courant souterrain jamais interrompu se portait vers ces derniers, et chez beaucoup le chemin vers les sciences passait uniquement par les personnes des maîtres ; plusieurs d’entre nous restèrent arrêtés sur ce chemin qui, de la sorte, fut même pour quelques-uns – pourquoi ne l’avouerions-nous pas ?– durablement barré.

Nous briguions leurs faveurs ou nous détournions d’eux, imaginions chez eux des sympathies ou des antipathies, qui vraisemblablement n’existaient pas, nous étudiions leurs caractères et formions ou déformions les nôtres au contact des leurs. Ils suscitaient nos plus vives révoltes et nous contraignaient à la soumission totale. Nous étions à l’affut de leurs petites faiblesses et fiers de leurs grands mérites, de leur savoir et de leur équité. Au fond nous les aimions beaucoup dès qu’ils nous en fournissaient quelque prétexte ; je ne sais si nos maîtres l’ont remarqué. Mais, on ne saurait le nier, notre position vis-à-vis d’eux était d’un genre tout à fait particulier, d’un genre qui pour les intéressés pouvait avoir bien des incommodités. D’emblée nous étions également portés à l’amour comme à la haine, à la critique comme à la vénération. La psychanalyse appelle ambivalence une telle disposition au comportement contradictoire ; elle n’est pas non plu embarrassée pour détecter la source d’une telle ambivalence des sentiments.