« Et au pire, on se mariera »

Par Bernadette Colombel, le 7 nov. 2017.

Le film de la québécoise Léa Pool, nominé au Festival d’Angoulême en 2017, témoigne de comment la pulsion met à mal Aïcha, une jeune adolescente de 15 ans; en effet, la jeune fille n’a rien « fabriqué », n’a pas construit ou inventé quelque chose qui lui aurait permis de mettre un écart entre la jouissance envahissante et la réalité du social.

 

La trame du film est un entretien, sans doute dans le cadre d’une enquête judiciaire. Simultanément à ce qui est abordé par Aïcha dans l’entrevue, nous sont montrées les scènes parfois radicalement contradictoires, qui correspondent au discours de la jeune fille.

Aïcha est désarrimée des liens sociaux. Elle n’a pas d’amis, si ce n’est deux travestis. À un commerçant, elle soutire de l’argent qu’elle thésaurise. L’adolescente refuse toute attache avec sa mère car elle lui en veut de l’avoir séparée de son beau-père qui entretenait avec elle des liens incestueux. Quant à la scolarité, celle-ci n’est pas le lieu d’un quelconque investissement. En fait, rien ne semble digne d’intérêt pour Aïcha, excepté sa préoccupation obsédante d’un lien très spécifique aux hommes plus âgés qu’elle. Ainsi, dès qu’elle rencontre Baz, un homme de 20 ans son aîné, elle s’attache à lui, ne vit que pour lui et projette sur sa personne toutes ses fantaisies amoureuses et sexuelles. Son ultime désir est, dit-elle à Baz, d’« être la pute d’un seul homme plus âgé qui l’aimerait, qui la comblerait de cadeaux... Et au pire, on se mariera », ajoute-t-elle. Pour l’adolescente, tout se joue donc au quotidien dans son rapport à son fantasme. Baz, interpellé par la solitude et la souffrance de la jeune fille, veut l’aider, mais celle-ci n’entend rien quand il lui explique l’aimer, certes, mais comme une petite sœur. Le jour où Aïcha découvre Baz en compagnie d’une femme avec qui il a des liens amoureux, c’en est trop. Rien ne vient faire barrière à la pulsion : elle frappe mortellement cette femme.

La parole n’a aucun poids pour cette jeune-fille : celle de l’autre, comme celle à laquelle elle pourrait recourir. La parole d’un Autre qui cadre ou encourage ne vient pas faire limite à l’envahissement de jouissance. Quant à son discours, énonciation et énoncé suivent les courbes de son fantasme : Aïcha raconte n'importe quoi pour autant que ses propos justifient ses actes et la visée de ses fantaisies.

Pourtant, après le geste fatal, un changement s’amorce chez Aïcha. En effet, alors même que Baz, pensant la protéger, lui a dit de se taire sur son acte meurtrier, elle crie qu’elle en est responsable.
Veut-elle assumer son geste afin d’éviter à Baz, emmené par la police sous ses yeux, d’être accusé?
Progressivement, au cours de l’enquête, Aïcha modifie son discours jusqu’à ce que sa parole s’articule davantage au réel de son expérience. Il semble que la position d’écoute silencieuse et sans jugement de la professionnelle à laquelle elle s’adresse, permet à l’adolescente d’accéder à une position subjective de responsabilité de sa parole. Ainsi, les ingrédients sont là, alors, pour que la reconnaissance de son impulsivité meurtrière puisse se proroger en celle d’un geste qu’elle assumerait.

Alors qu’Aïcha n’avait pu construire aucun « outil », aucun bord, pour limiter l’envahissement fantasmatique, l’effort d’un mieux dire, « un bien-dire » (Lacan), a permis à ce jeune sujet parlant d’accéder, au fil de ces entretiens, à une forme de « fabrique » du sujet.