Comment se fabriquer un escabeau

Comment se fabriquer un escabeau

Par Alexandra Fehlauer, le 7 nov. 2017.

L’artiste de 63 ans, Erwin Wurm, compte parmi les sculpteurs contemporains les plus importants d’Autriche.
Il a commencé à se faire connaître à partir de 1989 avec ses dust pieces, où il expose des pullovers fixés aux murs et de la poussière dans des vitrines vides, des allégories à l’absence et au corps. C’est après la mort de ses parents que son œuvre a pris une tournure nouvelle. Apparaissaient alors ce qu’il appelle ses One minute sculptures dès 1997 et ses performative sculptures depuis les années 2000.

Dans les premières, Wurm implique le spectateur à devenir partie prenante de l’œuvre en lui donnant des instructions précises (« se tenir debout sur deux melons le plus longtemps possible » ou « rester cinq minutes les pieds dans un sceau avec un autre sur la tête », etc.). Le corps, l’éprouvé, le hors-sens jouent un rôle important dans cette définition novatrice de la sculpture.

Les performative sculptures, qui ici m’intéressent plus particulièrement, reviennent à la matière (la terre glaise) et impliquent le corps de l’artiste d’une manière insolite. Dans un premier temps, Wurm sculpte des objets (maisons ou objets de la vie quotidienne), puis les déforme par l’impact violent de la force physique. C’est le dialogue entre la forme brute du matériau et les traces laissées par ses coups, ses assauts qui l’intéressent. Déformer, voire détruire la forme fermée sur elle-même de l’objet lui permet de faire advenir autre chose, l’inattendu, la nouveauté, dit-il. Ainsi, Wurm sculpte, par exemple des bâtiments, parfois connus comme la prison de Stammheim en Allemagne (où étaient emprisonnés les membres de la RAF) et des bunkers de la seconde guerre mondiale, mais aussi des maisons ayant une signification plus intime pour l’artiste, comme sa maison familiale. Lors de performances publiques, Wurm et ses assistants attaquent les sculptures de diverses manières, puis exposent les traces laissées sur les objets par l’intervention des corps.

Je trouve le travail d’Erwin Wurm intéressant à plusieurs égards. Son œuvre illustre bien, me semble-t-il le travail de l’artiste qui, dans la sublimation, ne loge pas l’objet pulsionnel dans le champ de l’Autre, mais, au contraire, met en valeur sa perte, voire son absence (la poussière exposée dans une vitrine vide figure bien cet aspect). Par ailleurs, les œuvres de la série des performative sculptures, représentent parfaitement ce dont il est question dans la célèbre phrase de Lacan dans l’Ethique de la psychanalyse concernant la sublimation où il dit : « la formule la plus générale que je vous donne de la sublimation est celle-ci – elle élève un objet [...] à la dignité de la Chose. »¹

Les objets déformés et troués de Wurm ne sont pas forcément beaux, ce n’est pas ce qui est visé. Mais, l’on voit à l’œuvre une façon de faire avec le réel. L’objet de la création artistique est élevé à la dignité de la Chose, de cette Chose qui, comme le dit Lacan, est « la réalité muette [...] – à savoir la réalité qui commande, qui ordonne. »² Un objet beau, dans la première phase de création, est détruit, troué, pour donner à voir autre chose. Cette chose autre, la béance d’un vide constitutionnel, que l’objet, dans sa forme parfaite, voilait jusque-là. Le savoir de l’artiste, souvent insu de lui- même, implique un savoir-faire avec ce réel en cause.

Wurm fabrique des escabeaux, traduction imagée de la sublimation freudienne donnée par Lacan en 1975, sur lesquels il « se hisse, monte pour se faire beau. C’est son piédestal qui lui permet de s’élever lui-même à la dignité de la Chose », comme précise Jacques-Alain Miller.³

Ainsi l’artiste, face à sa rencontre avec la jouissance réelle de son corps, en invente un mode de traitement qui fait œuvre d’art et qui peut faire écho en chacun de nous quant à la question d’une sublimation possible de la pulsion de mort.

 

  1. Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Ethique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986, p.133

  2.  Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Ethique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986, p.68

  3. J. A. Miller, L’inconscient et le corps parlant, Le réel mis à jour au XXIe siècle, Collection Huysmans, Paris, 2